Oxydes colorants et matières premières d'émaux : lire l'étiquette et se protéger

Le bleu d'une faïence, le vert d'un céladon, le brun d'un tenmoku : derrière chaque couleur de céramique se trouve une poudre minérale, souvent un oxyde métallique, mélangée à d'autres matières pour composer l'émail. Ces poudres sont fines, parfois toxiques, et se manipulent à sec avant d'être mises en suspension. Voici comment lire ce qu'on achète, s'organiser à l'atelier et éviter les expositions inutiles.
De quoi est fait un émail
Un émail est un verre que l'on fait fondre à la surface d'une céramique. Sa recette associe trois grandes familles de matières. La silice, apportée par le quartz, le sable ou les feldspaths, forme le réseau vitreux. Les fondants abaissent la température à laquelle ce verre fond : oxydes de sodium, de potassium, de calcium, de magnésium, de lithium, de bore, et historiquement de plomb. L'alumine, apportée par le kaolin ou les feldspaths, stabilise l'émail et l'empêche de couler.
Viennent ensuite les colorants : oxyde de fer pour les bruns, les ambres et, en réduction, les céladons ; oxyde de cobalt pour les bleus ; oxyde de cuivre pour les verts, et les rouges en réduction ; oxyde de manganèse pour les bruns et violets ; oxyde de chrome pour certains verts. Les opacifiants, comme l'oxyde d'étain qui a donné son blanc aux faïences historiques, rendent l'émail opaque. Enfin, de nombreux ateliers utilisent des frittes, c'est-à-dire des verres déjà fondus puis broyés par l'industrie, qui incorporent certains composants sous une forme moins soluble.
La pâte elle-même, et nombre de ces matières, contiennent de la silice cristalline, dont la poussière fine est un risque pour les poumons : nous en traitons dans notre article sur la silice et les poussières d'argile.
Lire l'étiquette et la fiche de données de sécurité
En Europe, les substances et mélanges dangereux sont classés et étiquetés selon le règlement CLP (n° 1272/2008) : pictogrammes en losange rouge, mention d'avertissement (« Attention » ou « Danger »), mentions de danger codées H (par exemple H350 pour « peut provoquer le cancer ») et conseils de prudence codés P.
Pour les fournitures professionnelles, le règlement REACH prévoit en outre une fiche de données de sécurité (FDS) pour les substances et mélanges dangereux. C'est un document en seize rubriques ; pour un céramiste, quatre sont essentielles :
- Rubrique 2, identification des dangers : la classification et les pictogrammes.
- Rubrique 7, manipulation et stockage : les conditions de rangement et les incompatibilités.
- Rubrique 8, contrôle de l'exposition et protection individuelle : les valeurs limites d'exposition et le type de masque ou de gants recommandé.
- Rubrique 13, élimination : ce qu'il faut faire des restes et des eaux de lavage.
Un fournisseur sérieux fournit la FDS avec la commande ou la met en ligne. Si une matière est vendue sans aucune information, mieux vaut s'en passer. Gardez les FDS de toutes vos matières dans un classeur à l'atelier : en cas d'accident, elles disent quoi faire et quoi dire aux secours.
Les matières à connaître de près
Sans prétendre à l'exhaustivité ni remplacer les fiches, quelques matières reviennent souvent dans les conseils de prudence des formations et des fournisseurs.
- Les composés du cobalt. Le carbonate de cobalt, couramment employé pour les bleus, a été identifié par l'Agence européenne des produits chimiques (ECHA) comme substance extrêmement préoccupante, en raison de son classement comme cancérogène et toxique pour la reproduction de catégorie 1B. Il se pèse avec un soin particulier.
- Le plomb et ses composés. Matière historique des glaçures basse température, il est toxique ; la plupart des ateliers actuels l'ont abandonné. Les règles applicables à la vaisselle sont détaillées dans notre article sur les émaux au plomb et le contact alimentaire.
- Les composés du manganèse. Les poussières de manganèse sont surveillées pour leurs effets sur le système nerveux en cas d'exposition prolongée ; l'ECHA a travaillé sur une classification harmonisée des sels et oxydes inorganiques simples.
- Le carbonate de baryum. Utilisé pour certains émaux mats, il est nocif en cas d'ingestion selon les fiches des fournisseurs.
- Les matières siliceuses (quartz, feldspaths, kaolins, frittes broyées) : le danger tient à la fraction très fine des poussières, inhalée en profondeur.
Ces exemples ne disent pas que les autres matières sont anodines : la classification de chaque produit dépend de sa composition exacte et figure sur sa fiche.
Organiser l'atelier
- Un coin pesée à part. Pesez les poudres sur un plan de travail lisse et lavable, à l'abri des courants d'air, idéalement dans un espace délimité, et jamais sur la table de la cuisine.
- Mouiller vite. Le risque d'inhalation est maximal tant que les poudres sont sèches. Versez-les doucement dans l'eau plutôt que l'inverse, et couvrez le seau pendant le mélange.
- Nettoyer à l'humide. Pas de balai ni de soufflette : une éponge, une serpillière ou un aspirateur à filtre de très haute efficacité, comme le recommande l'INRS pour les poussières de silice.
- Se protéger. Gants pour les mains abîmées ou les matières irritantes, masque filtrant adapté aux poussières fines pour les opérations à sec (pesée, ponçage, grattage d'émail sec), vêtements d'atelier lavés séparément.
- Ranger et étiqueter. Pots fermés, étiquetés avec le nom exact de la matière et ses pictogrammes, hors de portée des enfants et des animaux, loin des denrées.
- Ne pas manger, boire ni fumer à l'atelier, et se laver les mains en sortant.
Les eaux de lavage et les restes
Les seaux de rinçage se chargent de terre, d'émail et d'oxydes. Les céramistes laissent décanter ces eaux pour récupérer les boues, plutôt que de les vider à l'évier où elles bouchent les canalisations. La rubrique 13 de chaque FDS précise le mode d'élimination ; pour les restes de matières dangereuses, la déchèterie de votre collectivité indique si elle accepte les déchets dangereux des particuliers ou si un professionnel doit passer par une filière spécialisée.
Si vous enseignez ou accueillez du public
Un atelier qui reçoit des élèves, des enfants ou des stagiaires a une responsabilité particulière. Les émaux prêts à l'emploi, déjà en suspension et formulés pour un public amateur, réduisent les manipulations de poudres. La préparation des émaux à partir de matières sèches se fait de préférence hors de la présence du public. Si vous employez des salariés, le code du travail impose une évaluation des risques chimiques, formalisée dans le document unique ; les ressources de l'INRS, organisme de référence en santé et sécurité au travail, sont un bon point de départ.
Enfin, le choix des matières est lié au résultat de cuisson : un émail mal formulé ou sous-cuit peut relâcher davantage de métaux. Notre article sur les étapes d'une cuisson explique pourquoi la température et le palier comptent autant que la recette.
Sources
- Règlement (CE) n° 1272/2008 relatif à la classification, à l'étiquetage et à l'emballage des substances et des mélanges (CLP) ; règlement (CE) n° 1907/2006 (REACH), article 31 et annexe II (fiches de données de sécurité).
- Agence européenne des produits chimiques (ECHA), document de support pour l'identification du carbonate de cobalt comme substance extrêmement préoccupante (2011) ; travaux sur la classification harmonisée des composés inorganiques du manganèse.
- INRS, dossier « Silice cristalline » : prévention, nettoyage humide ou par aspirateur à très haute efficacité (consulté le 27 octobre 2026).
- Fiches de données de sécurité de fournisseurs de matières premières céramiques (carbonate de baryum, oxydes colorants), consultées le 27 octobre 2026.
Terres, émaux & cuissonsÉmaux au plomb et aliments
Limites de plomb et de cadmium, essai à l'acide acétique, déclaration écrite : les règles qui encadrent la vaisselle céramique en contact avec les aliments.
Four & atelierSilice et poussières
Silicose, valeurs limites, travail à l'humide, aspirateur à très haute efficacité : la poussière d'argile est le premier risque de l'atelier, et le plus sous-estimé.
Terres, émaux & cuissonsLes étapes d'une cuisson
Séchage, biscuit, émail, palier, refroidissement : comprendre ce qui se joue dans le four, et pourquoi tant de pièces cassent au mauvais moment.